Le dollar américain devrait s'effondrer si les nations membres de l'OPEP décident de vendre leur pétrole contre des euros, ou si la «pyramide de crédits» fait exploser l'économie américaine de l'intérieur.
Bref historique de la monnaie
Pendant des décennies le dollar a servi de monnaie par défaut pour les échanges internationaux et des générations de personnes à travers le monde ont pu placer leur confiance en lui. Cet état de fait touche à sa
fin et les conséquences vont en être d'une grande portée.
Afin de comprendre la raison et les enjeux de ce
changement imminent, il est nécessaire de rappeler
rapidement ce que fut l'histoire de la monnaie, de la
banque et du dollar.
Les sociétés de chasseurs-cueilleurs connaissaient
une économie basée sur le don ; le commerce et le troc
n'avaient cours qu'à l'extérieur du groupe ou de la
tribu. Chacun au sein du groupe était considéré comme
un membre de la famille : tout était partagé sans
qu'aucun échange réciproque ne soit attendu.
L'histoire du développement de la complexité
sociale est également celle de la diminution
progressive du don et de l'expansion du commerce.
Cette histoire connaît son apogée à notre époque où le
marché est présent dans presque toutes les transactions
ayant lieu entre les hommes et parfois même au sein
des familles.
Même des sociétés anciennes relativement
complexes (comme celles des Égyptiens et des
Incas) ont réussi à se passer d'argent. Cependant, ce
nouvel outil, quel que soit l'endroit où il est apparu,
a servi à faciliter et à accélérer le commerce.
Ses effets étaient prévisibles. L'historien français
Femand Braudel, traitant de l'Europe au Moyen Âge,
décrit ces effets comme « des variations excessives
dans les prix des denrées alimentaires, des relations
incompréhensibles dans lesquelles l'homme
ne reconnaît plus ni valeurs passées, ni coutumes,
ni lui-même. » L'individu, happé par le pro-
cessus de monétarisation de l'Europe médiévale,
comprend, ainsi que l'écrit Braudel, que« son travail
est devenu un produit et que lui-même est devenu
une "chose" ».
Les divers types de monnaies utilisées sont néan-
moins presque infinis, dans les sociétés ayant adopté
l'usage généralisé de la monnaie, les pièces préférées
étaient celles de métaux précieux, en raison
de leur caractère durable, transportable et rare.
Depuis que la monnaie revêt plusieurs fonctions
(réserve de valeurs, mesure de valeurs, moyen
d'échange et référence pour des paiements différés)
des sociétés individuelles ont parfois utilisé
simultanément plusieurs formes de monnaie.
L'histoire monétaire a pris un tournant décisif
avec l'émergence de l'activité bancaire en Europe
pendant le Moyen-Âge. Étant donné que les marchands
ambulants étaient fréquemment dépouillés de leurs
pièces ou de leurs lingots, ils déposèrent leur monnaie
métallique dans les coffres-forts des orfèvres et
transportèrent à la place des reçus remboursables.
Peu à peu, ces reçus furent considérés comme des
équivalents du métal ; la première monnaie papier.
Entre-temps, les orfèvres découvrirent qu'il leur était
possible de délivrer ces reçus en échange de pièces de
métal qui n'étaient pas en leur possession (une pratique
qui donna finalement naissance aux monnaies fiduciai-
res et au système fractionnaire des réserves bancaires).
Les monnaies fiduciaires n'étaient pas véritablement répandues en Occident avant le
XIXe siècle durant lequel les gouvernements
et les banques centrales ont commencé à émettre
des billets sans détenir leur équivalent en monnaie.
La monnaie de réserve est apparue à peu près à la
même époque que le système permettant légalement
aux banques de prêter plus d'argent qu'elles n'en
avaient en dépôt (que ce soit sous forme d'or ou
de monnaie fiduciaire). Ce procédé semble
mystérieux, et peut-être même quelque
peu contraire à l'éthique aux personnes qui commencent
à l'étudier. Toutefois, c'est devenu la base du système
bancaire moderne et des systèmes monétaires.
En fait, quand une banque commerciale fait un prêt,
elle crée de la monnaie ex nihilo. Quand le prêt est
remboursé puis rayé des livres de compte cet argent
disparaît. Étant donné qu'elle a été prêtée, toute monnaie
fiduciaire est virtuellement liée, dans l'économie
monétaire moderne, à la dette qui nécessite le paiement
d'intérêts.
Par conséquent, pour réguler l'offre de la monnaie il
faut être capable d'établir des taux d'intérêts donc de
décourager ou d'inciter à la recherche de prêts
supplémentaires.
Les débuts du dollar
Nous allons maintenant nous concentrer sur une
devise en particulier : le dollar américain.
Pendant la Guerre d'Indépendance, les autorités provi-
soires émirent de la monnaie de papier ; ceci conduisit
à la contrefaçon (par les Britanniques) et à d'autres
formes de fraude.
La loi US Coinage Act de 1792 instaura un Hôtel
des Monnaies National où des dollars argent et des
pièces d'or ont été produits dès 1794. La loi stipule :
« Le dollar, ou unité, devra égaler en poids un
dollar dur espagnol soit 371,25 grains d'argent pur
(1 grain = 0,0648 g).» Cette loi punissait de peine
de mort quiconque altérerait la devise nationale.
Les artisans de la Constitution américaine étaient
divisés sur la question de la Banque Centrale.
Les partisans de la Banque Centrale (eux-mêmes
banquiers ou futurs banquiers) soutenaient qu'elle
était nécessaire à une bonne régulation de la devise
nationale. Ses opposants avertissaient qu'une telle ins-
titution donnerait en réalité le contrôle de l'écono-
mie de la nation à une minuscule élite financière.
Ces derniers eurent gain de cause : le premier article de la
Constitution américaine donne au Congrès le pouvoir
de frapper monnaie.
Cependant, les partisans d'une Banque Centrale, menés par Alexander Hamilton, n'abandonnèrent pas
la partie. À cette époque, les banques locales
émettaient d'autres devises parallèlement à la toute
jeune devise nationale. Le pays avait besoin d'une
devise unique et d'un moyen de financer le
gouvernement. Selon les fidèles de Hamilton, tous
les besoins financiers du gouvernement devaient être
garantis par des fonds empruntés à la Banque Centrale et
remboursés par le gouvernement grâce aux impôts payés
par le peuple. Thomas Jefferson conduisait l'opposition.
Au cours du XIXe siècle une Banque Centrale
américaine fut fondée à deux reprises (en 1791 et en
1817) qui furent suivies par une abolition (d'abord
en 1811 puis en 1832 ; dans les deux cas la banque
était accusée de corruption et d'incompatibilité avec
la constitution). Jusqu'au début du xxe siècle il y eut
d'autres tentatives de fonder une Banque Centrale mais
toutes furent rejetées pour des motifs constitutionnels.
La devise nationale, contrôlée par le gouvemement,était
parfois constituée de monnaie fiduciaire sous forme
de papier ou bien était garantie par de l'or ou de l'argent.
Les périodes d'inflation ou de déflation conduisaient à
des crises économiques. Les banques privées
continuèrent d'émettre leurs propres billets de banque
jusqu'à la fin de la Guerre de Sécession pendant
laquelle Lincoln émit des millions de dollars sous
forme de « billets verts » afin de financer l'armée.
En 1878 le Congrès commença à racheter les billets
verts contre de l'or ce qui eut pour conséquence
de faire de l'or l'étalon monétaire jusqu'en 1933.
En général, les Républicains étaient attachés à l'or
alors que les Populistes, les Démocrates et le « parti
du billet vert» préféraient l'argent et l'impression
de monnaie de papier. Ils considéraient que l'or
restait concentré dans les mains des banquiers ;
pour que le peuple soit pourvu en liquidités il
fallait que le gouvernement émette plus de
monnaie fiduciaire ou de billets financés par l'argent.
La question monétaire divisa la nation
pendant des décennies.
Il est évident que l'or comme monnaie est un
obstacle à l'expansion de la monnaie de crédit.
Cela comporte des avantages et des inconvénients ;
l'hyperinflation est ainsi empêchée mais l'activité
économique est ralentie d'où un risque de déflation
et de crise économique. En 1896, le conflit
atteignit des sommets quand le Populiste William
Jennings Bryan se présenta aux élections
présidentielles contre William McKinley,
Républicain et partisan de l'or. Bien que Mc-
Kinley l'emportât, l'or avait fait son temps.
À la suite de la crise économique de 1907, le
Congrès adopta en 1913 la loi du Owen-Glass
Fédéral Reserve Act qui fonda la Banque Cenrale
qui contrôle la devise du pays jusqu'à ce jour. La
Réserve Fédérale est une institution hybride, à la
fois gouvernementale et privée, dont le président est
nommé par le Président des États-Unis mais dont les
actions sont entièrement détenues par des banques
affiliées. En réalité, la Réserve Fédérale est une
entreprise privée détenue par un ensemble de
banques dont elle régule le travail au nom du peuple.
Après sa création de la Réserve Fédérale, le
gouvernement rappela très vite ses bons du Trésor et
la Réserve Fédérale commença à émettre ses
propres bons avec la promesse de les racheter contre
de l'or. Le Congrès donna à la Réserve le contrôle
de l'or du pays. Elle commença alors à en prêter
avec des intérêts.
Les outils de la Réserve Fédérale pour contrôler
l'économie sont peu nombreux mais puissants.
Elle établit les règles auxquelles sont soumises
les banques affiliées pour les monnaies de
réserve (création de monnaie) et elle fixe le taux
d'escompte (le taux d'intérêt demandé aux
banques affiliées en échange du droit de créer
de la monnaie). Quand le gouvernement fédéral
souhaite emprunter afin de financer un nouveau
bombardier ou une nouvelle autoroute, il emprunte
l'argent à la Réserve Fédérale (bien que la dette
est généralement répartie entre plusieurs investis-
seurs américains ou étrangers) qui, par conséquent,
contrôle non seulement le système monétaire du
pays mais également la dette du gouvernement.
Les bénéfices qu'elle tire des informations
privilégiées liées à ce contrôle ne sont pas connus
mais sont probablement très importants. Les
délibérations de la Réserve Fédérale sont secrètes
et cette institution n'a jamais subi de vérification de
ses comptes.
Même après la création de la Réserve Fédérale,
différentes devises sont réapparues de temps à
autres au début du xxe siècle (dont les billets des États-Unis, les certificats d'or et les certificats
d'argent). Mais depuis 1965 pratiquement tout
l'argent américain est constitué par les dollars en
papier. Il s'agit donc d'une monnaie qui n'est pas
émise par le gouvernement (qui ne fait que les
imprimer et les revendre, au prix de l'impression,
à la Réserve Fédérale) mais par la réserve et ses
établissements affiliées.
Le 9 mars 1933, au coeur de la grande crise de
1929, Frankiin Rooseveit émit les décrets 6073,
6102, 6111 et 6260 déclarant la faillite des
Etats-Unis puis l'état d'urgence. Le 5 avril 1933, il
rendit illégal la possession privée d'or et toutes les
pièces, les lingots et les certificats d'or devaient être
rapportés aux banques de V&Réserve Fédérale avant le
1er mai sous peine d'amendes et d'emprisonnement.
Le 5 juin 1933 le Congrès promulgua une résolution
rendant illégales toutes les clauses garanties en or
dans les contrats.
Durant les quarante années qui suivirent un
système monétaire double allait prévaloir : il refusait
aux Américains la conversion de leur monnaie en or
tout en gardant celui-ci pour les étrangers.
Le dollar triomphant
Ceci nous amène à l'histoire de l'avènement du
dollar sur la scène internationale.
Avant la Seconde Guerre Mondiale, la devise
britannique était globalement acceptée comme mon-
naie étalon dans le monde entier. La Livre Sterling
n'était-elle pas émise par un empire sur lequel le
soleil ne se couchait jamais ? Cependant, l'empire et
l'économie britanniques ne sortirent pas indemnes
de la guerre. L'économie américaine, bien que
dévastée par la grande dépression, sortit du
second conflit mondial plus solide que jamais.
Un régime économique et géopolitique d'après-
guerre a lentement émergé entre 1944 et 1948 pour
aboutir à la longue Guerre Froide politique entre
les États-Unis et l'URSS (mais aussi économique,
elle-même grande productrice de pétrole et
exportatrice de marchandises dans sa zone
d'influence). Entre-temps l'économie mondiale non
dominée par les Soviétiques fut façonnée par les accords
conclus lors des sommets internationaux tenus à
Bretton Woods (New Hampshire).
Les accords de Bretton Woods de 1944 ont conduit
à la création de la Banque Internationale
pour la Reconstruction et le Développement
(devenue par la suite la Banque Mondiale) et du
FondsMonétaire International (FMI).
La caractéristique principale du système de Bretton Woods instituait l'obligation pour cha-
que pays de maintenir le taux d'échange de sa
devise à un certain niveau (plus ou moins 1
% par rapport à la valeur de l'or). Cela con-
venait aux États-Unis qui détenaient alors les
réserves d'or les plus importantes au monde.
Cet arrangement fonctionna tant que les États-
Unis demeuraient le principal producteur d'énergie
et exportateur de marchandises. En effet, cela
permettait en retour aux Américains de conserver
leurs réserves d'or. Ils favorisèrent les crédits
en dollar par le biais du plan Marshall afin de
reconstruire l'Europe d'après-guerre tandis que les
compagnies pétrolières américaines maintenaient la
stabilité du prix du pétrole dans le monde entier.
A cette époque les politiques intérieure et
étrangère des États-Unis étaient caractérisées par
le libéralisme. Sur le plan national l'inégalité
économique était au plus bas. Au niveau inter-
national les Américains maintenaient des faibles
barrières douanières avec l'Europe occidentale, le
Japon et la Corée du Sud. Ils avaient largement la
capacité de supporter le poids de leurs exportations
en échange du soutien de ces pays pendant la guerre
froide.
Les États-Unis exerçaient une position dominante
consensuelle (toujours parce qu'ils en avaient les
moyens).
Ce consensus évolua avec les négociations com-
merciales du GATT et les réunions géostratégiques
du groupe Bilderberg qui établirent la connivence
des principales puissances occidentales pour
contrôler la politique et l'économie de la plupart
des nations du monde.
Cependant cette phase plutôt calme du « siècle
des États-Unis », ainsi que le nomma Henry Luce,
s'acheva à cause de plusieurs facteurs : le déclin
de la production américaine de pétrole, la dette
colossale issue de la guerre du Vietnam et la force
croissante des économies européenne et japonaise.
1979-1999 : l'ère du pétrodollar
Les membres du consensus dominé par les États-
Unis attachaient de l'importance à leurs propres
intérêts et essayaient de profiter de la situation
autant que possible. F. William Engdahl décrit cette
situation dans un essai intitulé : « Iraq and thé Hidden
Euro-Dollar Wars » (http://www.cunentconcems.ch/
archive/2003/04/20030409.php):
Tout au long des années 1960, le général de
Gaulle commença à récupérer [...] les bénéfices
en dollar de ses exportations vers les États-Unis et
exigea de l'or de la Réserve Fédérale américaine
(en conformité avec les accords de Bretton Woods).
En novembre 1967 les réserves d'or américaines
et britanniques commençaient à s'épuiser au point
d'atteindre un niveau critique. Le point faible dans
l'arrangement sur l'échange de l'or était la Grande-
Bretagne, la « malade de l'Europe » qui dut rompre
avec ce programme d'échange de l'or. Cela accrut
simplement la pression existant sur le dollar à
cause de la demande grandissante de la Banque de
France et des autres banques centrales pour obtenir
de l'or américain en échange des dollars en leur
possession. Elles avaient estimé qu'avec l'escalade
de la guerre au Vietnam les États-Unis allaient être
obligés de procéder à une dévaluation par rapport
à l'or dans les mois suivants. De cette manière ces
pays allaient pouvoir exporter leur or au plus haut
prix. »
En mai 1971 la banque britannique reclama à son
tour de l'or en échange de dollars. L'épuisement des
réserves américaines devenait intolérable. Nixon fit
la seule chose possible dans ces circonstances : il
abandonna le programme d'échange de Bretton
Woods et, au mois d'août de la même année, un
système de monnaies flottantes était institué. À
ce propos Engdahl écrit : "Ce fut le début d'une
toute nouvelle phase du siècle des États-Unis."
Cette phase vit naître le contrôle privatisé des
politiques monétaires. Ainsi, de grandes banques
internationales telles que Citibank, Chase
Manhattan ou Barclays Bank tenaient le rôle
des banques centrales mais sans l'or. Les « forces
du marché » pouvaient désormais décider du sort du
dollar. Elles en profitèrent pour se venger.
En 1973, grâce au flottement du dollar, les na-
tions arabes de l'OPEP mirent en place un embargo
sur les exportations de pétrole vers les États-Unis
en représailles au soutien américain à Israël pendant
la guerre du Kippour. Il apparaissait clairement
que la production de pétrole des États-Unis était en
baisse constante et que les Américains dépendraient
encore plus des importations de pétrole. La hausse
du prix du pétrole de 400 % fit plonger l'économie
américaine.
En 1945 les États-Unis et l'Arabie Saoudite avaient
conclu un partenariat à la suite de la rencontre
de Frankiin Rooseveit et du roi Ibn Séoud. Les compagnies pétrolières américaines (Exxon-
Mobil, Chevron et Texaco) contrôlaient
déjà le pétrole saoudien grâce à un partenariat
avec le royaume qui avait donné naissance à la
compagnie pétrolière américano-saoudienne
(Aramco).
En 1973, le gouvernement d'Arabie Saoudite
obtint le contrôle de 25 % du capital de l'Aramco
puis, l'année suivante, de 60 %. En 1980 le
gouvernement saoudien devint seul propriétaire
de l'Aramco.
En 1975 les Saoudiens acceptèrent d'exporter leur
pétrole à la seule condition que ce soit contre des
dollars. Très vite l'ensemble de l'OPEP adopta
cette règle. Ainsi, le dollar n'était plus garanti par
l'or mais par le pétrole. Les Américains ont-ils
permis aux Saoudiens de nationaliser leur industrie
pétrolière en échange de cette faveur extraordinaire ?
Nous ne le saurons peut-être jamais étant donné
que la famille royale saoudienne et les compagnies
pétrolières sont bien connues pour être muets.
En tout cas, le choc pétrolier suscita une demande
beaucoup plus importante de dollar flottant. Les
pays importateurs de pétrole, l'Allemagne et le
Japon inclus, ne savaient pas comment gagner
ou emprunter les dollars nécessaires au paiement
de leurs factures de carburant qui ne cessaient de
gonfler.
Entre-temps, les membres de l'OPEP étaient
inondés de dollars du pétrole. Beaucoup de ces
dollars finirent sur des comptes en banques à
Londres ou à New York où un nouveau processus
(baptisé par Henry Kissinger « le recyclage des
pétrodollars ») fut mis en place.
Dans le cadre de ce processus, les membres de
l'OPEP recevaient des milliards de dollars qu'ils ne
pouvaient utiliser immédiatement. Quand ces
dollars furent déposés dans les banques américaines
et britanniques, celles-ci purent accorder plus de
prêts (les banques gagnent de l'argent surtout grâce
aux prêts ; elles ne peuvent en accorder que si les
dépôts faits dans leur établissement couvrent un
certain pourcentage du prêt, en général 10 %
à 15 %). La situation économique des nations
industrialisées ne leur permettait pas de contracter
de nouvelles dettes. Les banques avaient donc un
problème : à qui prêter cette avalanche de pétrodollars?
Kissinger, conseiller de David Rockefeller de la
Chase Manhattan Bank, suggéra que les banquiers
utilisent les dollars de l'OPEP comme une réserve
pour « vendre » sauvagement des obligations
ou des prêts. Il s'agissait alors de les vendre non
pas aux entreprises et investisseurs américains ou
britanniques mais aux pays du tiers-monde qui
avaient désespérément besoin d'emprunter des
dollars afin de payer leurs importations de pétrole.
À la fin des années 1970, ces emprunts en
pétrodollars ont jeté les bases de la crise de la dette
des pays du tiers-monde qui a sévi dans les années
1980 après que les taux d'intérêts aient explosé.
La plus grosse part de ces emprunts est
encore due et étouffe toujours les nations les
plus pauvres du monde. Des centaines de
milliards de dollars ont été recyclé de cette manière.
(À propos, l'argent emprunté est souvent retourné
dans les poches des sociétés ou des banques
occidentales soit par le biais de contrats conclus
avec des entreprises de construction occidentales
soit en raison des détournements commis par des
dignitaires de ces nations qui plaçaient l'argent sur
des comptes bancaires à l'étranger.)
Pendant les années 1970 et 1980, les Saoudiens
ont commencé à acheter, avec leur surplus de
pétrodollars, d'importantes quantités d'armements
en surplus chez les fabricants américains ; une
subvention cachée pour l'économie américaine et
tout particulièrement pour le soi-disant ministère
de la défense.
Ainsi que le souligne Engdahl, l'ère des
pétrodollars se caractérise par la tentative des États-
Unis de ralentir leur déclin géopolitique (dû à une
trop grande expansion impérialiste à l'étranger et à
l'épuisement des ressources nationales) en faisant
du dollar une devise hégémonique :
Le « consensus de Washington » du FMI fut
développé afin de procéder à un remboursement
draconien des dettes, d'empêcher toute indépendance
économique des pays du Sud et de maintenir les
banques et le dollar à flot. La commission
trilatérale, créée entre autres par David Rockfeller en
1973, avait pour but de prendre en compte
l'émergence récente du Japon en tant que géant
industriel et d'essayer de l'incorporer au système.
Le Japon, en devenant une grande nation industrielle,
devait importer de grosses quantités de pétrole. Les
surplus commerciaux japonais (issus de
l'exportation de voitures et autres marchandises)
étaient utilisés pour acheter du pétrole avec des
dollars. Les surplus restants étaient investis
dans l'achat de bons du Trésor américains
afin de percevoir les intérêts. Le G7 fut créé
afin de garder l'Europe occidentale et le Japon
dans le système du dollar. De temps en temps,
au cours des années 1980, de nombreuses voix
se sont élevées pour réclamer trois devises
(le dollar, le deutsche mark et le yen) afin de
partager ce rôle de réserve mondiale. Cela n'est
jamais arrivé ; le dollar est resté dominant.
Au même moment, dans les années 1980, les
Américains mirent l'URSS en faillite. En effet, ils
ont forcé les Soviétiques à écouler leurs réserves
de pétrole à un prix élevé afin de financer la course
aux armements contre les États-Unis et la guerre
en Afghanistan (fomentée par les Américains). De
plus, les Américains ont demandé aux Saoudiens
de maintenir le prix mondial du pétrole à son plus
bas niveau afin de minimiser les revenus pétroliers
des Soviétiques. Ainsi que l'avait prévu la CIA, leur
production de pétrole atteignit son maximum puis
déclina, entraînant l'implosion de l'économie du
pays. La guerre froide tenait son vainqueur.
L'ère des pétrodollars a profité à l'élite financière
américaine ; quant aux populations du tiers-monde
et de l'ex-URSS, elles en ont payé le prix. Les
niveaux de vie ont rapidement baissé dans tous ces
pays où les politiques d'ajustement du FMI ont
ouvert les marchés au pillage de la mondialisation,
emmené par les multinationales américaines en
quête de main-d'œuvre bon marché et de matières
premières. Le peuple américain a également souffert
de cette situation avec la fermeture des sites
de fabrication délocalisés. Alors qu'un quart de
siècle auparavant 60 % des exportations mondiales
étaient fabriquées aux États-Unis, les entreprises
américaines achètent aujourd'hui essentiellement
les produits de marque fabriqués en Chine ou en
Amérique centrale. Le nombre de postes pour
les travailleurs américains s'est par conséquent
considérablement réduit.
Pendant l'ère des pétrodollars, la politique
étrangère des Etats-Unis, tant sur le plan économique
que militaire, a continué à obéir au consensus libéral
traditionnel qui veut que le pays collabore avec ses
alliés. Mais cela allait changer.
1999 à nos jours : déclin de l'hégémonie et orgueil démesuré des États-Unis
À la fin de la guerre froide l'Europe construisait
une unité politique et économique. Aujourd'hui
l'Union Européenne et l'euro constituent une
menace subtile mais sérieuse pour l'hégémonie
monétaire américaine. Ce défi s'est lentement
construit pendant ces quinze dernières années mais
ses effets sont visibles aujourd'hui. Lors de
l'invasion et de l'occupation anglo-américaine de
l'Irak, cette nouvelle force était active. Les
Américains ont répliqué à ce défi européen par
l'attitude que les néo-conservateurs de Washington
ont baptisé : «l'impérialisme démocratique ».
Ainsi que l'écrit Jeremy Rifkin dans son nouveau
livre (European Dream : How Europe's Vision
of thé Future is Quietly Eclipsing thé American
Dream), l'Europe n'est plus un ensemble de
nations se querellant mais bien une superpuissance
économique dont le PNB, la population et la
productivité dépassent ceux des États-Unis.
L'Europe, comme les États-Unis, est dépendante des
ressources étrangères de pétrole et de gaz naturel, en
voie d'épuisement. De plus elle devrait être durement
touchée par les effets du changement climatique.
Par conséquent, à long terme, l'avenir de l'Europe
est sombre bien qu'il ne le soit pas plus que celui
des autres régions.
Cependant, à cour terme, les Européens vont
profiter de plus de rendement énergétique (ils
dépensent 50 % d'énergie de moins que les États-
Unis) et auront moins de dettes que les Américains
en raison, entre autres, de budgets militaires moins
importants. De plus, l'Europe se trouve près de la
Russie qui possède toujours des quantités
considérables de pétrole et de gaz nature à exporter
et des stocks d'armes nucléaires et conventionnelles.
Une alliance entre la Russie, l'Allemagne et
la France serait un cauchemar géopolitique pour
Washington (une telle alliance émerge doucement
et timidement). L'Europe est également proche des
réserves énergétiques du Moyen-Orient et de l'Asie
centrale de plus en plus accessibles par des pipelines
(les États-Unis quant à eux doivent avoir recours à
des pétroliers).
L'essor de ce projet eurasien tombe mal pour les
États-Unis. En effet ils ne sont pas en mesure
d'offrir les concessions commerciales accordées
pendant ces dernières décennies afin de préserver le
consensus régnant au sein du G7. Le dernier atout
des États-Unis est leur puissance militaire ; ils n'ont
donc que deux options : se retirer élégamment de
leur position de superpuissance hégémonique ou
utiliser leur force militaire afin d'imposer leur do-
mination sur le monde.
Engdahl suggère que les néo-conservateurs ont pris
de l'importance à Washington car la majeure partie
de l'establishment jugent utiles leurs idées concer-
nant le rôle dernièrement agressif des États-Unis. Plutôt que de trouver un terrain d'entente
avec leurs partenaires européens, les Américains
considèrent de plus en plus la zone euro (surtout
la vieille Europe, c'est-à-dire la France et
l'Allemagne) comme une menace importante pour
leur hégémonie. Tout comme la Grande-Bretagne
eut recours à des guerres impériales désespérées
lorsque son empire se désagrégeait, les États-Unis
utilisent leur puissance militaire afin de retrouver
leur place, la puissance économique n'étant plus
une solution. Le dollar est leur talon d'Achille.
Nous allons comprendre pourquoi au moyen d'une
métaphore. Imaginez que vous pouvez libeller des
chèques et convaincre les personnes à qui vous
les remettez de ne pas les encaisser. Peut-être
trouveront-ils agréables de les avoir sur eux ou
peut-être qu'un ami acceptera de vendre des denrées
alimentaires ou de l'essence uniquement contre vos
chèques puis les gardera et les remettra en circulation.
Dans tous les cas, vous pourriez être tenté de faire des
chèques sans provision. Tant que les chèques ont de
la valeur et ne sont pas encaissés vous êtes tranquille.
Mais si ce n'est plus agréable de les détenir sur
soi ou si votre ami commence à vendre ses denrées
contre les chèques à d'autres personnes ou contre
de l'or ou de l'argent, c'en est fini. En effet, tout
le monde saura que votre compte est à découvert et
vous aurez des problèmes.
La métaphore n'est pas parfaite. En réalité, tous
les pays essaient de libeller des chèques au-dessus
de leurs moyens. Néanmoins les États-Unis ont
surpassé les autres nations dans ce domaine. Les
chèques dont nous parlons ne sont pas que des
dollars en réserve (bien qu'il y en ait des milliards
cachés dans des matelas un peu partout dans le
monde) mais aussi des investissements et des titres
en dollar. Actuellement les États-Unis ont un déficit
commercial annuel de 700 milliards de dollars (sans
compter les billions de dollars de dette publique et
les billions de dollars de dette des ménages). Aucun
autre pays n'est aussi mauvais payeur.
Si une course aux dollars se produisait, la seule
solution financière serait de créer encore plus de
dollars (probablement grâce à des emprunts du
gouvernement). Toutefois cela ne réglerait pas le
problème et, au bout du compte, cela le ferait
empirer. Le dollar n'aurait presque plus de valeur
et les vraies richesses (les terres, les usines et les
ressources naturelles) seraient confisquées et remises
aux créanciers.
Qu'est-ce qui pourrait provoquer une telle
situation ? La décision de l'OPEP de vendre du
pétrole contre des euros pourrait être à l'origine de
cette situation. Du pétrole est déjà vendu, discrète-
ment, contre des euros et plusieurs pays, dont l'Iran
et l'Arabie Saoudite, ont lancé l'idée de fixer le prix
du pétrole en fonction d'un panier de devises (en
réalité des dollars et des euros). Les membres
arabes de l'OPEP ont caressé l'idée de vendre du
pétrole contre de l'or (le dinar or). Cette idée
inquiète tout autant Bruxelles que Washington. Si et
quand cela arrivera, la colère des États-Unis s'abattra
sur le Moyen-Orient arabe (et c'est la raison pour
laquelle cela ne s'est pas encore produit).
Une autre raison à cette situation pourrait être
l'effondrement, de l'intérieur, de l'économie
américaine dû à l'explosion de la bulle hypothécaire.
La « reprise » récente de l'économie américaine
est presque totalement due aux faibles taux
hypothécaires (établis par la réserve fédérale)
qui ont permis à des familles de refinancer leurs
maisons, de disposer de certaines de leurs actions et
d'utiliser cet argent pour des achats de consommation
immédiate. En raison de la hausse du prix du
pétrole, la Réserve Fédérale devra en fin de compte
lourdement augmenter les taux d'intérêts afin de
contenir l'inflation. Les propriétaires de maisons
ne pourront plus payer leur hypothèque auparavant
à taux d'intérêt bas et adaptables. Dans ce cas la
valeur de l'immobilier dégringolerait entraînant la
chute de la bourse et de l'économie toute entière.
Si les vrais patrons de la Réserve Fédérale font
aujourd'hui confiance aux dirigeants des États-
Unis, ils tenteront tout pour retarder l'inévitable
après les élections de novembre 2004 (c'est
apparemment ce qu'ils font).
Dans tous les cas, la réponse des dirigeants
politiques des États-Unis sera de chercher des
boucs émissaires étrangers. Ainsi que l'écrit
Stan Goff dans son essai « Persian Péril » (sur
le site http://www.fromthewilderness.com), il
semblerait que l'Iran soit la prochaine cible des
néo-conservateurs dans leur croisade de
« démocratisation » du Moyen-Orient. Étant donné
les accords énergétiques florissants existant entre
Iraniens et Russes, une attaque américaine contre
l'Iran pourrait déclencher un autre conflit tous
azimuts à l'échelle des guerres mondiales du xxe
siècle.
D'un autre côté, il est possible que l'issue
désastreuse de l'invasion de Irak ait fait compren-
dre aux pontes de Washington que des aventures
du même genre seront empêchées par des esprits
plus calmes.
Comment pouvons-nous répliquer ?
Il semble n'y avoir aucune solution à ces problèmes
dans le sens où rien ne peut les faire disparaître.
Leurs origines sont bien trop anciennes et sont liées
à l'histoire de l'argent bien que l'argent en tant que
tel ne soit pas au cœur de l'affaire. L'accès aux res-
sources est, comme toujours, l'ultime facteur déter-
minant du destin des hommes. Néanmoins l'argent
est devenu un outil universel utilisé par les êtres
humains afin d'avoir accès à ces ressources ; ainsi
il introduit ses propres possibilités et ses propres
dangers.
Il n'y a pas de solution mais il doit y avoir des
réponses à ces problèmes ; certaines sont meilleures
que d'autres. La relocalisation des économies
(producteurs et consommateurs rapprochés) et des
devises est un bon début.
À propos de l'auteur :
Richard Heinberg a écrit six ouvrages dont Thé
Party's Over : Oil, War and thé Pâte of Industrial So-
cieties (New Society, 2003) et Powerdown : Options
and Actions for a post-Carbon Worid (New Society,
2004).
Il est journaliste et conférencier, éducateur et
éditeur ainsi que membre important de l'unité
d'enseignement du New Collège of California où
il donne des cours sur « Culture, écologie et
développement durable ». Sa MuseLetter mensuelle
qui en est à sa treizième année de publication a été
nominée en 1994 aux Alternative Press Award. Cet
article, « Le dollar en danger », a été publié pour la
première fois dans la MuseLetter n°149 en août 2004.
Vous pouvez consulter les MuseLetter sur le site Inter-
net http://www.museletter.comL'extrait est tiré du site
http:// ncas.sawco.com/ ufosymposium/intro.html)
Article extrait du magazine Nexus n°37 de mars-avril 2005