Le dollar sérieusement menacé


extrait de MuseLetter n°149 août 2004





Le dollar américain devrait s'effondrer si les nations membres de l'OPEP décident de vendre leur pétrole contre des euros, ou si la «pyramide de crédits» fait exploser l'économie américaine de l'intérieur.



Bref historique de la monnaie

Pendant des décennies le dollar a servi de monnaie par défaut pour les échanges internationaux et des générations de personnes à travers le monde ont pu placer leur confiance en lui. Cet état de fait touche à sa fin et les conséquences vont en être d'une grande portée.
Afin de comprendre la raison et les enjeux de ce changement imminent, il est nécessaire de rappeler rapidement ce que fut l'histoire de la monnaie, de la banque et du dollar.
Les sociétés de chasseurs-cueilleurs connaissaient une économie basée sur le don ; le commerce et le troc n'avaient cours qu'à l'extérieur du groupe ou de la tribu. Chacun au sein du groupe était considéré comme un membre de la famille : tout était partagé sans qu'aucun échange réciproque ne soit attendu.
L'histoire du développement de la complexité sociale est également celle de la diminution progressive du don et de l'expansion du commerce. Cette histoire connaît son apogée à notre époque où le marché est présent dans presque toutes les transactions ayant lieu entre les hommes et parfois même au sein des familles.
Même des sociétés anciennes relativement complexes (comme celles des Égyptiens et des Incas) ont réussi à se passer d'argent. Cependant, ce nouvel outil, quel que soit l'endroit où il est apparu, a servi à faciliter et à accélérer le commerce.
Ses effets étaient prévisibles. L'historien français Femand Braudel, traitant de l'Europe au Moyen Âge, décrit ces effets comme « des variations excessives dans les prix des denrées alimentaires, des relations incompréhensibles dans lesquelles l'homme ne reconnaît plus ni valeurs passées, ni coutumes, ni lui-même. » L'individu, happé par le pro- cessus de monétarisation de l'Europe médiévale, comprend, ainsi que l'écrit Braudel, que« son travail est devenu un produit et que lui-même est devenu une "chose" ».
Les divers types de monnaies utilisées sont néan- moins presque infinis, dans les sociétés ayant adopté l'usage généralisé de la monnaie, les pièces préférées étaient celles de métaux précieux, en raison de leur caractère durable, transportable et rare.
Depuis que la monnaie revêt plusieurs fonctions (réserve de valeurs, mesure de valeurs, moyen d'échange et référence pour des paiements différés) des sociétés individuelles ont parfois utilisé simultanément plusieurs formes de monnaie.
L'histoire monétaire a pris un tournant décisif avec l'émergence de l'activité bancaire en Europe pendant le Moyen-Âge. Étant donné que les marchands ambulants étaient fréquemment dépouillés de leurs pièces ou de leurs lingots, ils déposèrent leur monnaie métallique dans les coffres-forts des orfèvres et transportèrent à la place des reçus remboursables. Peu à peu, ces reçus furent considérés comme des équivalents du métal ; la première monnaie papier. Entre-temps, les orfèvres découvrirent qu'il leur était possible de délivrer ces reçus en échange de pièces de métal qui n'étaient pas en leur possession (une pratique qui donna finalement naissance aux monnaies fiduciai- res et au système fractionnaire des réserves bancaires).
Les monnaies fiduciaires n'étaient pas véritablement répandues en Occident avant le XIXe siècle durant lequel les gouvernements et les banques centrales ont commencé à émettre des billets sans détenir leur équivalent en monnaie.

La monnaie de réserve est apparue à peu près à la même époque que le système permettant légalement aux banques de prêter plus d'argent qu'elles n'en avaient en dépôt (que ce soit sous forme d'or ou de monnaie fiduciaire). Ce procédé semble mystérieux, et peut-être même quelque peu contraire à l'éthique aux personnes qui commencent à l'étudier. Toutefois, c'est devenu la base du système bancaire moderne et des systèmes monétaires.
En fait, quand une banque commerciale fait un prêt, elle crée de la monnaie ex nihilo. Quand le prêt est remboursé puis rayé des livres de compte cet argent disparaît. Étant donné qu'elle a été prêtée, toute monnaie fiduciaire est virtuellement liée, dans l'économie monétaire moderne, à la dette qui nécessite le paiement d'intérêts.

Par conséquent, pour réguler l'offre de la monnaie il faut être capable d'établir des taux d'intérêts donc de décourager ou d'inciter à la recherche de prêts supplémentaires.


Les débuts du dollar

Nous allons maintenant nous concentrer sur une devise en particulier : le dollar américain. Pendant la Guerre d'Indépendance, les autorités provi- soires émirent de la monnaie de papier ; ceci conduisit à la contrefaçon (par les Britanniques) et à d'autres formes de fraude.

La loi US Coinage Act de 1792 instaura un Hôtel des Monnaies National où des dollars argent et des pièces d'or ont été produits dès 1794. La loi stipule : « Le dollar, ou unité, devra égaler en poids un dollar dur espagnol soit 371,25 grains d'argent pur (1 grain = 0,0648 g).» Cette loi punissait de peine de mort quiconque altérerait la devise nationale.

Les artisans de la Constitution américaine étaient divisés sur la question de la Banque Centrale.

Les partisans de la Banque Centrale (eux-mêmes banquiers ou futurs banquiers) soutenaient qu'elle était nécessaire à une bonne régulation de la devise nationale. Ses opposants avertissaient qu'une telle ins- titution donnerait en réalité le contrôle de l'écono- mie de la nation à une minuscule élite financière. Ces derniers eurent gain de cause : le premier article de la Constitution américaine donne au Congrès le pouvoir de frapper monnaie.

Cependant, les partisans d'une Banque Centrale, menés par Alexander Hamilton, n'abandonnèrent pas la partie. À cette époque, les banques locales émettaient d'autres devises parallèlement à la toute jeune devise nationale. Le pays avait besoin d'une devise unique et d'un moyen de financer le gouvernement. Selon les fidèles de Hamilton, tous les besoins financiers du gouvernement devaient être garantis par des fonds empruntés à la Banque Centrale et remboursés par le gouvernement grâce aux impôts payés par le peuple. Thomas Jefferson conduisait l'opposition. Au cours du XIXe siècle une Banque Centrale américaine fut fondée à deux reprises (en 1791 et en 1817) qui furent suivies par une abolition (d'abord en 1811 puis en 1832 ; dans les deux cas la banque était accusée de corruption et d'incompatibilité avec la constitution). Jusqu'au début du xxe siècle il y eut d'autres tentatives de fonder une Banque Centrale mais toutes furent rejetées pour des motifs constitutionnels.

La devise nationale, contrôlée par le gouvemement,était parfois constituée de monnaie fiduciaire sous forme de papier ou bien était garantie par de l'or ou de l'argent. Les périodes d'inflation ou de déflation conduisaient à des crises économiques. Les banques privées continuèrent d'émettre leurs propres billets de banque jusqu'à la fin de la Guerre de Sécession pendant laquelle Lincoln émit des millions de dollars sous forme de « billets verts » afin de financer l'armée. En 1878 le Congrès commença à racheter les billets verts contre de l'or ce qui eut pour conséquence de faire de l'or l'étalon monétaire jusqu'en 1933.

En général, les Républicains étaient attachés à l'or alors que les Populistes, les Démocrates et le « parti du billet vert» préféraient l'argent et l'impression de monnaie de papier. Ils considéraient que l'or restait concentré dans les mains des banquiers ; pour que le peuple soit pourvu en liquidités il fallait que le gouvernement émette plus de monnaie fiduciaire ou de billets financés par l'argent.

La question monétaire divisa la nation pendant des décennies.
Il est évident que l'or comme monnaie est un obstacle à l'expansion de la monnaie de crédit.
Cela comporte des avantages et des inconvénients ; l'hyperinflation est ainsi empêchée mais l'activité économique est ralentie d'où un risque de déflation et de crise économique. En 1896, le conflit atteignit des sommets quand le Populiste William Jennings Bryan se présenta aux élections présidentielles contre William McKinley, Républicain et partisan de l'or. Bien que Mc- Kinley l'emportât, l'or avait fait son temps.

À la suite de la crise économique de 1907, le Congrès adopta en 1913 la loi du Owen-Glass Fédéral Reserve Act qui fonda la Banque Cenrale qui contrôle la devise du pays jusqu'à ce jour. La Réserve Fédérale est une institution hybride, à la fois gouvernementale et privée, dont le président est nommé par le Président des États-Unis mais dont les actions sont entièrement détenues par des banques affiliées. En réalité, la Réserve Fédérale est une entreprise privée détenue par un ensemble de banques dont elle régule le travail au nom du peuple. Après sa création de la Réserve Fédérale, le gouvernement rappela très vite ses bons du Trésor et la Réserve Fédérale commença à émettre ses propres bons avec la promesse de les racheter contre de l'or. Le Congrès donna à la Réserve le contrôle de l'or du pays. Elle commença alors à en prêter avec des intérêts.

Les outils de la Réserve Fédérale pour contrôler l'économie sont peu nombreux mais puissants. Elle établit les règles auxquelles sont soumises les banques affiliées pour les monnaies de réserve (création de monnaie) et elle fixe le taux d'escompte (le taux d'intérêt demandé aux banques affiliées en échange du droit de créer de la monnaie). Quand le gouvernement fédéral souhaite emprunter afin de financer un nouveau bombardier ou une nouvelle autoroute, il emprunte l'argent à la Réserve Fédérale (bien que la dette est généralement répartie entre plusieurs investis- seurs américains ou étrangers) qui, par conséquent, contrôle non seulement le système monétaire du pays mais également la dette du gouvernement. Les bénéfices qu'elle tire des informations privilégiées liées à ce contrôle ne sont pas connus mais sont probablement très importants. Les délibérations de la Réserve Fédérale sont secrètes et cette institution n'a jamais subi de vérification de ses comptes.

Même après la création de la Réserve Fédérale, différentes devises sont réapparues de temps à autres au début du xxe siècle (dont les billets des États-Unis, les certificats d'or et les certificats d'argent). Mais depuis 1965 pratiquement tout l'argent américain est constitué par les dollars en papier. Il s'agit donc d'une monnaie qui n'est pas émise par le gouvernement (qui ne fait que les imprimer et les revendre, au prix de l'impression, à la Réserve Fédérale) mais par la réserve et ses établissements affiliées.

Le 9 mars 1933, au coeur de la grande crise de 1929, Frankiin Rooseveit émit les décrets 6073, 6102, 6111 et 6260 déclarant la faillite des Etats-Unis puis l'état d'urgence. Le 5 avril 1933, il rendit illégal la possession privée d'or et toutes les pièces, les lingots et les certificats d'or devaient être rapportés aux banques de V&Réserve Fédérale avant le 1er mai sous peine d'amendes et d'emprisonnement. Le 5 juin 1933 le Congrès promulgua une résolution rendant illégales toutes les clauses garanties en or dans les contrats.

Durant les quarante années qui suivirent un système monétaire double allait prévaloir : il refusait aux Américains la conversion de leur monnaie en or tout en gardant celui-ci pour les étrangers.


Le dollar triomphant

Ceci nous amène à l'histoire de l'avènement du dollar sur la scène internationale. Avant la Seconde Guerre Mondiale, la devise britannique était globalement acceptée comme mon- naie étalon dans le monde entier. La Livre Sterling n'était-elle pas émise par un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais ? Cependant, l'empire et l'économie britanniques ne sortirent pas indemnes de la guerre. L'économie américaine, bien que dévastée par la grande dépression, sortit du second conflit mondial plus solide que jamais. Un régime économique et géopolitique d'après- guerre a lentement émergé entre 1944 et 1948 pour aboutir à la longue Guerre Froide politique entre les États-Unis et l'URSS (mais aussi économique, elle-même grande productrice de pétrole et exportatrice de marchandises dans sa zone d'influence). Entre-temps l'économie mondiale non dominée par les Soviétiques fut façonnée par les accords conclus lors des sommets internationaux tenus à Bretton Woods (New Hampshire).

Les accords de Bretton Woods de 1944 ont conduit à la création de la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement (devenue par la suite la Banque Mondiale) et du FondsMonétaire International (FMI).
La caractéristique principale du système de Bretton Woods instituait l'obligation pour cha- que pays de maintenir le taux d'échange de sa devise à un certain niveau (plus ou moins 1 % par rapport à la valeur de l'or). Cela con- venait aux États-Unis qui détenaient alors les réserves d'or les plus importantes au monde.

Cet arrangement fonctionna tant que les États- Unis demeuraient le principal producteur d'énergie et exportateur de marchandises. En effet, cela permettait en retour aux Américains de conserver leurs réserves d'or. Ils favorisèrent les crédits en dollar par le biais du plan Marshall afin de reconstruire l'Europe d'après-guerre tandis que les compagnies pétrolières américaines maintenaient la stabilité du prix du pétrole dans le monde entier.

A cette époque les politiques intérieure et étrangère des États-Unis étaient caractérisées par le libéralisme. Sur le plan national l'inégalité économique était au plus bas. Au niveau inter- national les Américains maintenaient des faibles barrières douanières avec l'Europe occidentale, le Japon et la Corée du Sud. Ils avaient largement la capacité de supporter le poids de leurs exportations en échange du soutien de ces pays pendant la guerre froide.

Les États-Unis exerçaient une position dominante consensuelle (toujours parce qu'ils en avaient les moyens).

Ce consensus évolua avec les négociations com- merciales du GATT et les réunions géostratégiques du groupe Bilderberg qui établirent la connivence des principales puissances occidentales pour contrôler la politique et l'économie de la plupart des nations du monde.

Cependant cette phase plutôt calme du « siècle des États-Unis », ainsi que le nomma Henry Luce, s'acheva à cause de plusieurs facteurs : le déclin de la production américaine de pétrole, la dette colossale issue de la guerre du Vietnam et la force croissante des économies européenne et japonaise.


1979-1999 : l'ère du pétrodollar

Les membres du consensus dominé par les États- Unis attachaient de l'importance à leurs propres intérêts et essayaient de profiter de la situation autant que possible. F. William Engdahl décrit cette situation dans un essai intitulé : « Iraq and thé Hidden Euro-Dollar Wars » (http://www.cunentconcems.ch/ archive/2003/04/20030409.php):

Tout au long des années 1960, le général de Gaulle commença à récupérer [...] les bénéfices en dollar de ses exportations vers les États-Unis et exigea de l'or de la Réserve Fédérale américaine (en conformité avec les accords de Bretton Woods). En novembre 1967 les réserves d'or américaines et britanniques commençaient à s'épuiser au point d'atteindre un niveau critique. Le point faible dans l'arrangement sur l'échange de l'or était la Grande- Bretagne, la « malade de l'Europe » qui dut rompre avec ce programme d'échange de l'or. Cela accrut simplement la pression existant sur le dollar à cause de la demande grandissante de la Banque de France et des autres banques centrales pour obtenir de l'or américain en échange des dollars en leur possession. Elles avaient estimé qu'avec l'escalade de la guerre au Vietnam les États-Unis allaient être obligés de procéder à une dévaluation par rapport à l'or dans les mois suivants. De cette manière ces pays allaient pouvoir exporter leur or au plus haut prix. »

En mai 1971 la banque britannique reclama à son tour de l'or en échange de dollars. L'épuisement des réserves américaines devenait intolérable. Nixon fit la seule chose possible dans ces circonstances : il abandonna le programme d'échange de Bretton Woods et, au mois d'août de la même année, un système de monnaies flottantes était institué. À ce propos Engdahl écrit : "Ce fut le début d'une toute nouvelle phase du siècle des États-Unis." Cette phase vit naître le contrôle privatisé des politiques monétaires. Ainsi, de grandes banques internationales telles que Citibank, Chase Manhattan ou Barclays Bank tenaient le rôle des banques centrales mais sans l'or. Les « forces du marché » pouvaient désormais décider du sort du dollar. Elles en profitèrent pour se venger.

En 1973, grâce au flottement du dollar, les na- tions arabes de l'OPEP mirent en place un embargo sur les exportations de pétrole vers les États-Unis en représailles au soutien américain à Israël pendant la guerre du Kippour. Il apparaissait clairement que la production de pétrole des États-Unis était en baisse constante et que les Américains dépendraient encore plus des importations de pétrole. La hausse du prix du pétrole de 400 % fit plonger l'économie américaine.

En 1945 les États-Unis et l'Arabie Saoudite avaient conclu un partenariat à la suite de la rencontre de Frankiin Rooseveit et du roi Ibn Séoud. Les compagnies pétrolières américaines (Exxon- Mobil, Chevron et Texaco) contrôlaient déjà le pétrole saoudien grâce à un partenariat avec le royaume qui avait donné naissance à la compagnie pétrolière américano-saoudienne (Aramco).

En 1973, le gouvernement d'Arabie Saoudite obtint le contrôle de 25 % du capital de l'Aramco puis, l'année suivante, de 60 %. En 1980 le gouvernement saoudien devint seul propriétaire de l'Aramco.

En 1975 les Saoudiens acceptèrent d'exporter leur pétrole à la seule condition que ce soit contre des dollars. Très vite l'ensemble de l'OPEP adopta cette règle. Ainsi, le dollar n'était plus garanti par l'or mais par le pétrole. Les Américains ont-ils permis aux Saoudiens de nationaliser leur industrie pétrolière en échange de cette faveur extraordinaire ? Nous ne le saurons peut-être jamais étant donné que la famille royale saoudienne et les compagnies pétrolières sont bien connues pour être muets. En tout cas, le choc pétrolier suscita une demande beaucoup plus importante de dollar flottant. Les pays importateurs de pétrole, l'Allemagne et le Japon inclus, ne savaient pas comment gagner ou emprunter les dollars nécessaires au paiement de leurs factures de carburant qui ne cessaient de gonfler.

Entre-temps, les membres de l'OPEP étaient inondés de dollars du pétrole. Beaucoup de ces dollars finirent sur des comptes en banques à Londres ou à New York où un nouveau processus (baptisé par Henry Kissinger « le recyclage des pétrodollars ») fut mis en place.

Dans le cadre de ce processus, les membres de l'OPEP recevaient des milliards de dollars qu'ils ne pouvaient utiliser immédiatement. Quand ces dollars furent déposés dans les banques américaines et britanniques, celles-ci purent accorder plus de prêts (les banques gagnent de l'argent surtout grâce aux prêts ; elles ne peuvent en accorder que si les dépôts faits dans leur établissement couvrent un certain pourcentage du prêt, en général 10 % à 15 %). La situation économique des nations industrialisées ne leur permettait pas de contracter de nouvelles dettes. Les banques avaient donc un problème : à qui prêter cette avalanche de pétrodollars? Kissinger, conseiller de David Rockefeller de la Chase Manhattan Bank, suggéra que les banquiers utilisent les dollars de l'OPEP comme une réserve pour « vendre » sauvagement des obligations ou des prêts. Il s'agissait alors de les vendre non pas aux entreprises et investisseurs américains ou britanniques mais aux pays du tiers-monde qui avaient désespérément besoin d'emprunter des dollars afin de payer leurs importations de pétrole.

À la fin des années 1970, ces emprunts en pétrodollars ont jeté les bases de la crise de la dette des pays du tiers-monde qui a sévi dans les années 1980 après que les taux d'intérêts aient explosé.

La plus grosse part de ces emprunts est encore due et étouffe toujours les nations les plus pauvres du monde. Des centaines de milliards de dollars ont été recyclé de cette manière. (À propos, l'argent emprunté est souvent retourné dans les poches des sociétés ou des banques occidentales soit par le biais de contrats conclus avec des entreprises de construction occidentales soit en raison des détournements commis par des dignitaires de ces nations qui plaçaient l'argent sur des comptes bancaires à l'étranger.)

Pendant les années 1970 et 1980, les Saoudiens ont commencé à acheter, avec leur surplus de pétrodollars, d'importantes quantités d'armements en surplus chez les fabricants américains ; une subvention cachée pour l'économie américaine et tout particulièrement pour le soi-disant ministère de la défense.

Ainsi que le souligne Engdahl, l'ère des pétrodollars se caractérise par la tentative des États- Unis de ralentir leur déclin géopolitique (dû à une trop grande expansion impérialiste à l'étranger et à l'épuisement des ressources nationales) en faisant du dollar une devise hégémonique :
Le « consensus de Washington » du FMI fut développé afin de procéder à un remboursement draconien des dettes, d'empêcher toute indépendance économique des pays du Sud et de maintenir les banques et le dollar à flot. La commission trilatérale, créée entre autres par David Rockfeller en 1973, avait pour but de prendre en compte l'émergence récente du Japon en tant que géant industriel et d'essayer de l'incorporer au système.

Le Japon, en devenant une grande nation industrielle, devait importer de grosses quantités de pétrole. Les surplus commerciaux japonais (issus de l'exportation de voitures et autres marchandises) étaient utilisés pour acheter du pétrole avec des dollars. Les surplus restants étaient investis dans l'achat de bons du Trésor américains afin de percevoir les intérêts. Le G7 fut créé afin de garder l'Europe occidentale et le Japon dans le système du dollar. De temps en temps, au cours des années 1980, de nombreuses voix se sont élevées pour réclamer trois devises (le dollar, le deutsche mark et le yen) afin de partager ce rôle de réserve mondiale. Cela n'est jamais arrivé ; le dollar est resté dominant.

Au même moment, dans les années 1980, les Américains mirent l'URSS en faillite. En effet, ils ont forcé les Soviétiques à écouler leurs réserves de pétrole à un prix élevé afin de financer la course aux armements contre les États-Unis et la guerre en Afghanistan (fomentée par les Américains). De plus, les Américains ont demandé aux Saoudiens de maintenir le prix mondial du pétrole à son plus bas niveau afin de minimiser les revenus pétroliers des Soviétiques. Ainsi que l'avait prévu la CIA, leur production de pétrole atteignit son maximum puis déclina, entraînant l'implosion de l'économie du pays. La guerre froide tenait son vainqueur. L'ère des pétrodollars a profité à l'élite financière américaine ; quant aux populations du tiers-monde et de l'ex-URSS, elles en ont payé le prix. Les niveaux de vie ont rapidement baissé dans tous ces pays où les politiques d'ajustement du FMI ont ouvert les marchés au pillage de la mondialisation, emmené par les multinationales américaines en quête de main-d'œuvre bon marché et de matières premières. Le peuple américain a également souffert de cette situation avec la fermeture des sites de fabrication délocalisés. Alors qu'un quart de siècle auparavant 60 % des exportations mondiales étaient fabriquées aux États-Unis, les entreprises américaines achètent aujourd'hui essentiellement les produits de marque fabriqués en Chine ou en Amérique centrale. Le nombre de postes pour les travailleurs américains s'est par conséquent considérablement réduit.

Pendant l'ère des pétrodollars, la politique étrangère des Etats-Unis, tant sur le plan économique que militaire, a continué à obéir au consensus libéral traditionnel qui veut que le pays collabore avec ses alliés. Mais cela allait changer.


1999 à nos jours : déclin de l'hégémonie et orgueil démesuré des États-Unis

À la fin de la guerre froide l'Europe construisait une unité politique et économique. Aujourd'hui l'Union Européenne et l'euro constituent une menace subtile mais sérieuse pour l'hégémonie monétaire américaine. Ce défi s'est lentement construit pendant ces quinze dernières années mais ses effets sont visibles aujourd'hui. Lors de l'invasion et de l'occupation anglo-américaine de l'Irak, cette nouvelle force était active. Les Américains ont répliqué à ce défi européen par l'attitude que les néo-conservateurs de Washington ont baptisé : «l'impérialisme démocratique ».

Ainsi que l'écrit Jeremy Rifkin dans son nouveau livre (European Dream : How Europe's Vision of thé Future is Quietly Eclipsing thé American Dream), l'Europe n'est plus un ensemble de nations se querellant mais bien une superpuissance économique dont le PNB, la population et la productivité dépassent ceux des États-Unis. L'Europe, comme les États-Unis, est dépendante des ressources étrangères de pétrole et de gaz naturel, en voie d'épuisement. De plus elle devrait être durement touchée par les effets du changement climatique. Par conséquent, à long terme, l'avenir de l'Europe est sombre bien qu'il ne le soit pas plus que celui des autres régions.

Cependant, à cour terme, les Européens vont profiter de plus de rendement énergétique (ils dépensent 50 % d'énergie de moins que les États- Unis) et auront moins de dettes que les Américains en raison, entre autres, de budgets militaires moins importants. De plus, l'Europe se trouve près de la Russie qui possède toujours des quantités considérables de pétrole et de gaz nature à exporter et des stocks d'armes nucléaires et conventionnelles.

Une alliance entre la Russie, l'Allemagne et la France serait un cauchemar géopolitique pour Washington (une telle alliance émerge doucement et timidement). L'Europe est également proche des réserves énergétiques du Moyen-Orient et de l'Asie centrale de plus en plus accessibles par des pipelines (les États-Unis quant à eux doivent avoir recours à des pétroliers).

L'essor de ce projet eurasien tombe mal pour les États-Unis. En effet ils ne sont pas en mesure d'offrir les concessions commerciales accordées pendant ces dernières décennies afin de préserver le consensus régnant au sein du G7. Le dernier atout des États-Unis est leur puissance militaire ; ils n'ont donc que deux options : se retirer élégamment de leur position de superpuissance hégémonique ou utiliser leur force militaire afin d'imposer leur do- mination sur le monde.

Engdahl suggère que les néo-conservateurs ont pris de l'importance à Washington car la majeure partie de l'establishment jugent utiles leurs idées concer- nant le rôle dernièrement agressif des États-Unis. Plutôt que de trouver un terrain d'entente avec leurs partenaires européens, les Américains considèrent de plus en plus la zone euro (surtout la vieille Europe, c'est-à-dire la France et l'Allemagne) comme une menace importante pour leur hégémonie. Tout comme la Grande-Bretagne eut recours à des guerres impériales désespérées lorsque son empire se désagrégeait, les États-Unis utilisent leur puissance militaire afin de retrouver leur place, la puissance économique n'étant plus une solution. Le dollar est leur talon d'Achille.

Nous allons comprendre pourquoi au moyen d'une métaphore. Imaginez que vous pouvez libeller des chèques et convaincre les personnes à qui vous les remettez de ne pas les encaisser. Peut-être trouveront-ils agréables de les avoir sur eux ou peut-être qu'un ami acceptera de vendre des denrées alimentaires ou de l'essence uniquement contre vos chèques puis les gardera et les remettra en circulation. Dans tous les cas, vous pourriez être tenté de faire des chèques sans provision. Tant que les chèques ont de la valeur et ne sont pas encaissés vous êtes tranquille.

Mais si ce n'est plus agréable de les détenir sur soi ou si votre ami commence à vendre ses denrées contre les chèques à d'autres personnes ou contre de l'or ou de l'argent, c'en est fini. En effet, tout le monde saura que votre compte est à découvert et vous aurez des problèmes.

La métaphore n'est pas parfaite. En réalité, tous les pays essaient de libeller des chèques au-dessus de leurs moyens. Néanmoins les États-Unis ont surpassé les autres nations dans ce domaine. Les chèques dont nous parlons ne sont pas que des dollars en réserve (bien qu'il y en ait des milliards cachés dans des matelas un peu partout dans le monde) mais aussi des investissements et des titres en dollar. Actuellement les États-Unis ont un déficit commercial annuel de 700 milliards de dollars (sans compter les billions de dollars de dette publique et les billions de dollars de dette des ménages). Aucun autre pays n'est aussi mauvais payeur.

Si une course aux dollars se produisait, la seule solution financière serait de créer encore plus de dollars (probablement grâce à des emprunts du gouvernement). Toutefois cela ne réglerait pas le problème et, au bout du compte, cela le ferait empirer. Le dollar n'aurait presque plus de valeur et les vraies richesses (les terres, les usines et les ressources naturelles) seraient confisquées et remises aux créanciers.

Qu'est-ce qui pourrait provoquer une telle situation ? La décision de l'OPEP de vendre du pétrole contre des euros pourrait être à l'origine de cette situation. Du pétrole est déjà vendu, discrète- ment, contre des euros et plusieurs pays, dont l'Iran et l'Arabie Saoudite, ont lancé l'idée de fixer le prix du pétrole en fonction d'un panier de devises (en réalité des dollars et des euros). Les membres arabes de l'OPEP ont caressé l'idée de vendre du pétrole contre de l'or (le dinar or). Cette idée inquiète tout autant Bruxelles que Washington. Si et quand cela arrivera, la colère des États-Unis s'abattra sur le Moyen-Orient arabe (et c'est la raison pour laquelle cela ne s'est pas encore produit).

Une autre raison à cette situation pourrait être l'effondrement, de l'intérieur, de l'économie américaine dû à l'explosion de la bulle hypothécaire. La « reprise » récente de l'économie américaine est presque totalement due aux faibles taux hypothécaires (établis par la réserve fédérale) qui ont permis à des familles de refinancer leurs maisons, de disposer de certaines de leurs actions et d'utiliser cet argent pour des achats de consommation immédiate. En raison de la hausse du prix du pétrole, la Réserve Fédérale devra en fin de compte lourdement augmenter les taux d'intérêts afin de contenir l'inflation. Les propriétaires de maisons ne pourront plus payer leur hypothèque auparavant à taux d'intérêt bas et adaptables. Dans ce cas la valeur de l'immobilier dégringolerait entraînant la chute de la bourse et de l'économie toute entière.

Si les vrais patrons de la Réserve Fédérale font aujourd'hui confiance aux dirigeants des États- Unis, ils tenteront tout pour retarder l'inévitable après les élections de novembre 2004 (c'est apparemment ce qu'ils font).

Dans tous les cas, la réponse des dirigeants politiques des États-Unis sera de chercher des boucs émissaires étrangers. Ainsi que l'écrit Stan Goff dans son essai « Persian Péril » (sur le site http://www.fromthewilderness.com), il semblerait que l'Iran soit la prochaine cible des néo-conservateurs dans leur croisade de « démocratisation » du Moyen-Orient. Étant donné les accords énergétiques florissants existant entre Iraniens et Russes, une attaque américaine contre l'Iran pourrait déclencher un autre conflit tous azimuts à l'échelle des guerres mondiales du xxe siècle.

D'un autre côté, il est possible que l'issue désastreuse de l'invasion de Irak ait fait compren- dre aux pontes de Washington que des aventures du même genre seront empêchées par des esprits plus calmes.


Comment pouvons-nous répliquer ?

Il semble n'y avoir aucune solution à ces problèmes dans le sens où rien ne peut les faire disparaître.
Leurs origines sont bien trop anciennes et sont liées à l'histoire de l'argent bien que l'argent en tant que tel ne soit pas au cœur de l'affaire. L'accès aux res- sources est, comme toujours, l'ultime facteur déter- minant du destin des hommes. Néanmoins l'argent est devenu un outil universel utilisé par les êtres humains afin d'avoir accès à ces ressources ; ainsi il introduit ses propres possibilités et ses propres dangers.

Il n'y a pas de solution mais il doit y avoir des réponses à ces problèmes ; certaines sont meilleures que d'autres. La relocalisation des économies (producteurs et consommateurs rapprochés) et des devises est un bon début.


À propos de l'auteur :
Richard Heinberg a écrit six ouvrages dont Thé Party's Over : Oil, War and thé Pâte of Industrial So- cieties (New Society, 2003) et Powerdown : Options and Actions for a post-Carbon Worid (New Society, 2004).
Il est journaliste et conférencier, éducateur et éditeur ainsi que membre important de l'unité d'enseignement du New Collège of California où il donne des cours sur « Culture, écologie et développement durable ». Sa MuseLetter mensuelle qui en est à sa treizième année de publication a été nominée en 1994 aux Alternative Press Award. Cet article, « Le dollar en danger », a été publié pour la première fois dans la MuseLetter n°149 en août 2004. Vous pouvez consulter les MuseLetter sur le site Inter- net http://www.museletter.comL'extrait est tiré du site http:// ncas.sawco.com/ ufosymposium/intro.html)







Article extrait du magazine Nexus n°37 de mars-avril 2005